Pierrette Dupoyet joue Albert Camus au Théâtre National


13-June-2013

La célèbre comédienne, auteure et metteuse en scène Pierrette Dupoyet interprétant l’Etranger d’Albert Camus

Invitée de l’Alliance Française pour marquer les cent ans du grand écrivain existentialiste, c’est devant une foule discrète mais attentive parmi laquelle avaient pris place l’Ambassadrice de France, Mme Geneviève Iancu, le président de l’Alliance Française, M. Claude Colin, et son directeur M. Fouad Laulloo, que métamorphosée en son héros, ou l’antihéros de la société, Meurseult, qui porte son propre deuil avant même qu’il ne soit mort – chemise et pantalon blancs, et cravate et gilet noirs – qu’elle nous raconte le premier roman de Camus écrit en 1940, donc à l’époque de la colonisation française.

En effet, le récit cynique est celui d’un étranger condamné à mort en Algérie – lieu de naissance de Camus – finalement non pas pour le meurtre d’un Arabe qu’il a achevé à coups de pistolet, mais pour n’avoir « aucun sentiment pour sa mère. » Ceci, parce que faute d’argent il a mis sa mère a l’hospice, il a fumé devant le cercueil de celle-ci et n’a pas pleuré le jour de l’enterrement, et aussi pour avoir bu du café au lait, s’être baigné et d’être allé voir un film comique en présence de la concierge de l’hospice le lendemain de l’enterrement.

Le public est accueilli par un décor de salle d’audience dominée par la couleur blanche, couleur de maisons d’Algérie, évoquant en même temps l’innocence d’un homme inoffensif et sans histoires, devenu assassin malgré lui, d’une victime qu’il ne connaissait pas et contre laquelle il voulait protéger un ami.

Les statuettes en bois représentant les témoins au procès, d’une agressivité passive et présents comme des « colons », des Africains vêtus à l’occidentale, semblent être une façon d’exorciser le poids de la colonisation et de la guillotine, placée dans un coin de la scène et nous annonçant déjà l’exécution. La couleur sombre de leur visage, ajoutée à celle de la guillotine, la barre et d’autres instruments de justice, ou pour l’occasion d’injustice, contraste vivement avec le blanc, créant une atmosphère de cérémonie mortuaire.

Ce décor funèbre, accompagné d’un éclairage évoquant le soleil et la chaleur qui marquent toutes les principales scènes du roman; le jour du meurtre, la salle d’audience, la prison et l’enterrement, ainsi qu’une musique de fond en crescendo à répétitions comme dans un film dramatique, annonce ou sert de prolepse à l’élimination programmée de Meurseult, dont le nom déjà évoque phonétiquement la mort de façon bête et inutile. Dans une conduite absurde de mort-vivant indifférent à tous, il est déjà condamné par la société. Sa vraie naissance aura paradoxalement lieu en prison où seulement il commencera à s’interroger sur ses sentiments et à « écouter son cœur ! »

Le décor évoquant le deuil annonce la condamnation de Meurseult

Dans un style pur de littérature existentialiste athée, Camus ne manque pas de ridiculiser une justice subjective et raciste, qui se résume plutôt par une parodie de justice sans humanisme, et de la même façon la société arbitraire, absurde et illogique avec ses traditions, pensées et systèmes dont l’auteur est une critique intransigeante et non-conformiste.

Et quand sur scène Dupoyet prend la place de Camus, le roman à la première personne prend la forme d’un soliloquée merveilleusement interprétée par la narratrice, où fort heureusement, la beauté de la poésie l’emporte sur l’absurdité et la tristesse de l’histoire. Devant une fusion parfaite de jeu et d’écriture, le spectateur est envouté par l’engrenage impitoyable des événements et le talent théâtral hors norme de la narratrice dont le résultat est un spectacle émouvant mais vivant, qui fait des spectateurs de théâtre des témoins d’un fait-divers et de ses motifs et conséquences qui incitent la réflexion.

« Le thème m’intéresse par rapport à la justice. Par le biais d’un théâtre partageur et transmetteur, je crée un dialogue sur l’utilité de l’art pour transmettre les valeurs. C’est un rendez-vous passionné avec la création, un grand bonheur qu’on arrive à correspondre par le biais de l’art », nous dira l’artiste, qui qualifie l’œuvre de Camus de « grande pureté ».

Séjournant pour la quatrième fois aux Seychelles où elle nous avait déjà fait découvrir sur scène Victor Hugo, Guy de Maupassant et Antoine de Saint Exupéry, la « metteuse en scène sans frontières » comme elle se qualifie, a joué dans soixante-dix pays répartis sur les cinq continents dans le cadre de tournées qui l’ont emmenée dans des théâtres, écoles, hôpitaux et prisons. Pendant son séjour ici, elle a également animé un atelier avec des scolaires et des étudiants.

Pierrette Dupoyet, qui interprète également ses propres œuvres, a aussi joué dans de nombreux films de réalisateurs connus tels Federico Fellini, Claude Lelouch, Claude Chabrol ou encore Christian Mesnil.

Quelques impressions recueillies à la sortie de la salle vendredi :

Mohamed Kanté, enseignant de littérature : « C’était vraiment très fort, très émouvant. L’existentialisme en dit vraiment tout sur la société. J’aurais aimé qu’il y ait plus de monde. Les étudiants en littérature ainsi que les enseignants auraient bien pu en profiter. »

Christian Servina, comédien et metteur en scène : « J’avais eu la chance de rencontrer Pierrette Dupoyet au Festival d’Avignon en 1997 et déjà elle m’avait beaucoup impressionné. Le seul fait qu’elle soit la seule femme à ce jour à jouer Camus, à être confiée le texte par la famille de l’écrivain, en dit tout sur le personnage. J’aime bien la symbiose entre le littéraire et le théâtrale. C’est dommage qu’il n’y ait pas beaucoup de spectateurs car on a beaucoup à apprendre du passage dans notre pays de grands artistes comme Pierrette Dupoyet. »

Michel Savy

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